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Interview de Laurine Lapuyade – Ingénieure au CNRS

Mon handicap étant invisible, les gens ne se rendent pas compte de ce que ça veut dire concrètement. Ils ne réalisent pas vraiment. Mais d'une manière générale, je dirais que les gens réagissent toujours bien.

Interview de Laurine Lapuyade

Cet entretien a été mené par écrit.

Pouvez-vous parler de votre parcours "universitaire" ? de votre formation ?

J'ai réalisé mes études à l'Université de Bordeaux où j’ai obtenu une licence, puis un master 1 de physique, avant de m'orienter vers un master 2 professionnel à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour. Le master professionnel était dans le domaine des analyses physico-chimiques des matériaux.

Comment votre chemin a-t-il "croisé" celui du CNRS ?

Après mon diplôme du master professionnel en 2008, j'ai recherché du travail. Après quelques petits boulots, j'ai travaillé 4 mois dans un laboratoire d'œnologie à Pauillac (33) en tant que technicienne de laboratoire. J’ai ensuite postulé sur une offre de Pôle Emploi pour un CDD au sein du LCTS (Laboratoire des Composites Thermostructuraux) où je suis encore actuellement. Au début, je travaillais dans cette UMR* pour  le compte de Hérakles du groupe Safran.
* Unité Mixte de Recherche qui a pour tutelles le CNRS, l'Université de Bordeaux (UBx), Herakles du groupe SAFRAN et le CEA.

Comment s'est passé votre recrutement ?

Suite à ce CDD, j'ai passé un concours du CNRS par la voie contractuelle et j’ai été sélectionnée par une commission d’experts. Je suis titularisée depuis décembre 2014, toujours au LCTS.

Comment votre handicap  a-t’il été "accueilli" par vos supérieurs ? par votre équipe ?

Je dirais qu’il a été accueilli plutôt bien, mais c'est assez difficile de répondre à cette question dans la mesure où mon handicap est invisible et que les gens ne se rendent pas toujours compte de ce que cela signifie concrètement. D'une manière générale, je dirais que les gens réagissent toujours bien.

Accepteriez-vous de nous parler un peu plus de votre handicap afin que nous comprenions bien ?

Je souffre d’une surdité bilatérale de naissance, avec un taux actuel de 80% de pertes auditives (accident et surdité légèrement évolutive). Je parle normalement car j'ai été très bien entourée par ma famille qui m'a beaucoup aidée et j’ai bénéficié de séances d'orthophonie pendant quelques années. De plus, pour compenser mon handicap, je lis sur les lèvres, je suis appareillée des 2 oreilles et je fais de la suppléance mentale. Donc à première vue, mon handicap ne se voit pas du tout et les gens sont toujours très étonnés quand je leur dis que j'ai 80% de pertes auditives.

Dans votre milieu professionnel, y-a-t’il une incidence à le dire ou ne pas le dire ?

La surdité est un handicap de la communication. Donc mon rapport aux autres s’en trouve forcément plus difficile. Oui, il y a une incidence à le dire ou ne pas le dire, mais dans les cas où je comprends assez bien mon interlocuteur, je pourrais très bien m'en sortir si je ne le disais pas et ce grâce à la compensation du handicap (lecture labiale, appareillage et suppléance mentale).

Vous pensez que c'est parfois plus simple pour vous de ne pas le dire…. ?

C'est vrai que je ne le dis pas systématiquement aux personnes que je rencontre. Ce n’est pas toujours nécessaire et je ne suis pas crédible dans la mesure où il s’agit d’un handicap invisible. Les gens ont souvent du mal à croire que je peux avoir autant de pertes auditives. Donc, à la longue, c'est plus facile de ne rien dire du tout. C'est usant de répéter toujours les mêmes choses.

Est-ce que cela veut dire qu'il y a pour vous un manque de compréhension de ce qu'est le handicap invisible... "Puisque ça ne se voit pas"...

Disons que lorsque je fais part aux gens de mes difficultés, quand je dis que je n'entends pas bien, étant donné que j'ai une bonne élocution et qu'en apparence il n'y a rien qui me différencie des autres, la minute suivant mon annonce, mon handicap est déjà oublié.

Comment êtes-vous accompagnée par le CNRS ?

J’ai demandé un aménagement de poste pour pouvoir assister aux réunions en faisant appel au médecin du travail pour m’aider dans les démarches. Je dispose donc aujourd’hui de matériel me permettant de suivre les échanges en réunion mais également les conférences ou présentations.

Indépendamment de ma demande d’aménagement de poste, le CNRS s’est occupé de l’accessibilité de notre amphithéâtre et de toilettes pour les personnes à mobilité réduite et c’est une très bonne chose. Un système pour malentendant a également été installé dans l’amphithéâtre mais il n’est pas utilisable.

C'est-à-dire ?

Les services concernés ont installé dans l’amphithéâtre un système pour malentendants (amplificateur avec micros-émetteurs et récepteurs) qui n’est malheureusement pas du tout adapté à la configuration de l’amphithéâtre. Compenser la surdité est plus complexe que de mettre le niveau sonore plus fort ; il faut du son et du matériel de bonne qualité. Ce que je trouve vraiment dommage, c'est que personne n’ait pensé à me consulter pour savoir quel système serait le plus adapté et que j'ai été mise devant le fait accompli. J'ai testé ledit système après-coup et je me suis vite aperçue que je ne peux pas l'utiliser. En revanche, ma demande d'aménagement de poste a heureusement permis d’adapter un système que je peux utiliser pour les réunions.

Qui sont vos interlocuteurs au quotidien pour vous accompagner sur ces sujets ? les gestionnaires RH de la délégation ? votre directeur ? le personnel médico-social ? un référent handicap ?

Généralement je m'adresse soit au médecin de prévention, soit au prestataire professionnel ayant fourni le système pour mon aménagement de poste.

Pensez-vous que le directeur doit avoir un impact pour sensibiliser ses équipes ? que les RH peuvent mettre en place des actions ?

Les collègues ont déjà été informés et sensibilisés via un prestataire professionnel. Mais même après ça, tout n’est pas résolu. Je ne sais pas comment expliquer…

Alors, si vous aviez une baguette magique que changeriez-vous ?

Informer est la première chose à faire. Ensuite, il faudrait que les gens « vivent » le handicap pour vraiment le comprendre et se rendre compte de ce que ça veut dire réellement. Malheureusement, on ne peut pas se mettre à la place des autres.

Merci Laurine ! Avez-vous envie de dire autre chose ? Une question qui ne vous aurait pas été posée ?

Quand une personne souffre d’un handicap visible, c'est plus facile de se mettre à sa place ou en tout cas d'essayer de le faire. Quand il s’agit d’un handicap invisible, on a l'impression que les gens ne nous croient pas. Peut-être même que certains pensent que l'on exagère. Je trouve que c’est aussi difficile pour soi que pour les autres car on ne sait jamais comment aborder le sujet du handicap pour faire comprendre nos difficultés, en étant pris au sérieux.

 

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